Interopérabilité en santé : relier les données au parcours de soins
Faire circuler un fichier ne rend pas deux systèmes interopérables. L’identité du patient, la structure du message, le sens des codes et la place de la donnée dans le travail de l’équipe doivent tenir de bout en bout. Voici un cadre pour relier les données au parcours sans ajouter un écran de plus.
Par Rubens Valcy
Fondateur de MyTwin
Publié le
Sommaire
- Ce qu’une donnée doit porter pour être utilisable
- Partir d’un scénario clinique, pas d’un standard
- Sécuriser l’identité et la provenance
- Préserver le sens : référentiels, profils et FHIR
- Éviter le piège du « tout importer »
- Intégrer le flux au travail de l’équipe
- Mesurer la qualité de l’intégration
- Questions fréquentes
- Sources
Deux logiciels peuvent s’échanger un PDF et rester incapables d’en exploiter le contenu. Ils peuvent aussi se transmettre une donnée structurée dont le code, l’unité ou le contexte seront mal compris à l’arrivée. Dans les deux cas, la connexion fonctionne, et l’information ne sert pas.
L’interopérabilité vise davantage : permettre à des acteurs autorisés d’échanger une information, de l’interpréter de la même façon et de l’utiliser dans le parcours de soins. En France, le cadre d’interopérabilité des systèmes d’information de santé (CI-SIS), porté par l’Agence du Numérique en Santé (ANS), distingue ainsi l’interopérabilité technique, qui choisit la norme d’échange, de l’interopérabilité syntaxique et sémantique, qui structure le contenu et fixe le vocabulaire pour le coder.
Ce qu’une donnée doit porter pour être utilisable
Pour qu’une donnée change quelque chose dans la prise en charge, cinq questions doivent trouver une réponse, du système qui l’émet à celui qui la reçoit.
Normes et référentiels
Identité
À quel patient la donnée se rattache-t-elle, sans doublon ni homonyme ?
Structure
Sous quelle forme le message est-il construit pour être lu par le système qui le reçoit ?
Sens
Quel code, quelle unité, quel contexte : que veut dire la valeur ?
Souvent oubliées
Provenance
Qui l’a produite, avec quel système, quand, et avec quel statut ?
Organisation
Qui la lit, dans quel délai, et que fait-il ensuite ?
Les trois premières relèvent des normes et des référentiels. Les deux dernières sont souvent oubliées : la provenance, qui dit quelle confiance accorder à la valeur, et l’organisation, qui dit qui la lit et dans quel délai. Un projet qui s’arrête aux premières produit un flux techniquement correct que personne n’exploite.
Partir d’un scénario clinique, pas d’un standard
Un projet ne devrait pas commencer par « intégrer FHIR », mais par une situation : récupérer un compte rendu après une hospitalisation, actualiser la liste des traitements, transmettre une mesure au professionnel qui assure le suivi, réunir les pièces d’un deuxième avis médical.
Décrivez pour chacune les acteurs, les événements déclencheurs, les données minimales, les délais et les décisions attendues. Cette cartographie révèle ce qui est indispensable et les exceptions à prévoir. Elle évite surtout de construire un flux riche mais inutilisable.
Avec MyTwin pour les cliniciens, le jumeau numérique du patient se construit à partir du dossier médical, des examens, de l’imagerie et des traitements, et l’établissement peut utiliser l’application de suivi MyTwin ou intégrer les modules qu’il retient dans ses propres outils. Les mêmes scénarios s’appliquent alors : création du patient, import des documents, rapprochement d’identité, alerte, retour vers le système source. MyTwin formule des recommandations ; la décision clinique reste au professionnel.
Sécuriser l’identité et la provenance
Une donnée exacte rattachée à la mauvaise personne devient dangereuse. Le rapprochement d’identité doit gérer les doublons, les homonymes, les changements d’état civil et les données incomplètes.
En France, cette question a un cadre commun. Depuis le 1er janvier 2021, il est obligatoire de référencer chaque usager par l’Identité nationale de santé (INS), qui associe un matricule à cinq traits d’identité : nom de naissance, prénom(s) de naissance, date de naissance, sexe et lieu de naissance, rappelle l’Agence régionale de santé Hauts-de-France. Un système qui s’insère dans le parcours doit donc savoir recevoir, conserver et transmettre cette identité, plutôt que d’en reconstruire une à partir d’un nom et d’une date de naissance.
La provenance, condition de la confiance
Chaque information devrait conserver son auteur, son système d’origine, sa date, sa version, sa méthode et son statut. Une valeur déclarée par le patient, une mesure issue d’un objet connecté et un résultat validé par un laboratoire ne portent pas le même niveau de confiance. Les fusionner sans étiquette, c’est retirer au clinicien ce qui lui permet de les pondérer.
Préserver le sens : référentiels, profils et FHIR
Le nombre « 5 » ne veut rien dire sans unité, type de mesure et contexte. Les terminologies, les jeux de valeurs et les profils forment la grammaire commune qui lui en donne un. C’est le rôle du CI-SIS : il rassemble les spécifications des informations à échanger, identifie la norme la plus adaptée à chaque échange et le vocabulaire à utiliser pour coder l’information, en s’appuyant sur les travaux internationaux d’IHE, de HL7 et de DICOM.
FHIR, publié par HL7, est un standard d’échange de données de santé organisé en ressources, utilisable notamment au travers d’API. Il ne règle pas tout à lui seul, et l’ANS le dit sans détour : « FHIR n’est pas interopérable de base ». Conçu pour un maximum de cas d’usage, il n’impose presque aucun champ obligatoire ni presque aucune contrainte de terminologie, et autorise les extensions. D’où les profils FR Core et les guides d’implémentation par cas d’usage, sur lesquels l’ANS demande de s’appuyer pour tout développement FHIR en France.
Deux implémentations FHIR peuvent ainsi retenir des versions, des profils ou des extensions différents. Les guides d’implémentation et les tests de conformité restent indispensables.
Éviter le piège du « tout importer »
Une intégration massive peut saturer le dossier de doublons, de résultats sans rapport avec la question clinique et de notifications. Fixez une politique de sélection : quelles données, pour quel usage, à quelle fréquence, conservées combien de temps ?
Pour les objets connectés santé, agréger chaque battement de cœur est rarement nécessaire. Une synthèse peut suffire, à condition de garder l’accès à la mesure source lorsqu’il faut investiguer. C’est le principe développé dans notre article sur les données de vie réelle : la valeur vient de la décision que la donnée éclaire, pas de son volume.
Intégrer le flux au travail de l’équipe
Un flux techniquement réussi échoue si personne ne sait qui doit le consulter. Avant la mise en service, définissez :
- le rôle destinataire ;
- le délai de prise en compte ;
- les critères d’escalade ;
- la trace laissée dans le dossier ;
- le comportement en cas de panne ;
- le canal par lequel le patient signale une erreur.
La chaîne d’alerte elle-même, des seuils à la réponse de l’équipe, est détaillée dans notre guide du suivi patient à distance. Testez ensuite les scénarios atypiques : patient inconnu, code absent, unité inattendue, document corrigé, accès révoqué, fusion de doublons. Ces tests associent les utilisateurs, pas seulement les équipes techniques.
Gouvernance et sécurité
Cartographiez les responsables de traitement, les sous-traitants, les finalités et les durées de conservation. Vérifiez les habilitations, la journalisation, le chiffrement, la continuité de service, la réversibilité et la gestion des incidents. L’interopérabilité multiplie les flux : elle doit aussi les rendre plus visibles.
Le cadre devient par ailleurs européen. Le règlement sur l’Espace européen des données de santé, entré en vigueur le 26 mars 2025, prévoit des échanges progressifs : les résumés patients et les prescriptions électroniques à partir de mars 2029, puis les images médicales, les résultats de biologie et les comptes rendus de sortie d’hospitalisation à partir de mars 2031. L’ANS indique que ce cadre européen sera repris dans le CI-SIS. Mieux vaut suivre ces échéances que supposer toutes les fonctions disponibles dès aujourd’hui.
Mesurer la qualité de l’intégration
Suivez des indicateurs liés au parcours, pas seulement au transport :
- le taux de rapprochement d’identité automatique correct ;
- les doublons créés et les messages rejetés ;
- les données reçues sans unité ;
- le délai d’arrivée de l’information ;
- les documents corrigés après coup ;
- les alertes non distribuées ;
- le temps gagné, ou ajouté, pour l’équipe.
Un objectif de « 100 % de messages transmis » ne suffit pas. Il faut vérifier que l’information est compréhensible, visible au bon endroit et utilisée lorsque le protocole le prévoit.
Questions fréquentes
Non. FHIR fournit un cadre d’échange puissant, mais deux implémentations peuvent retenir des versions, des profils ou des extensions différents. Il faut s’accorder sur les profils, les terminologies, la sécurité et les règles d’organisation. En France, l’ANS demande de s’appuyer sur les profils FR Core et les guides du CI-SIS.
Il est transportable et lisible par un humain, mais son contenu est difficilement exploitable par un système. Il reste souvent utile comme document source, complet ou signé, à côté des données structurées.
Non. L’architecture dépend des finalités, des obligations et des risques. On peut rendre une donnée accessible au bon moment sans la copier partout.
Par un scénario clinique étroit. Définissez le jeu minimal de données, appuyez-vous sur les référentiels applicables et testez le flux complet avec les utilisateurs avant de l’étendre.
Sources
- Agence du Numérique en Santé, page consultée le 2 octobre 2026, « Doctrine et gouvernance du cadre d’interopérabilité des systèmes d’informations en santé (CI-SIS) ».
- Agence du Numérique en Santé, page consultée le 2 octobre 2026, « Guides d’implémentation FHIR ».
- Agence régionale de santé Hauts-de-France, page consultée le 2 octobre 2026, « L’identitovigilance pour votre santé ».
- HL7 International, page consultée le 2 octobre 2026, « FHIR v5.0.0 ».
- Commission européenne, page consultée le 2 octobre 2026, « European Health Data Space Regulation (EHDS) ».
Cet article est fourni à titre d'information. Il ne remplace pas l'avis, le diagnostic ou le traitement d'un professionnel de santé.
