Longévité en bonne santé : ce que la science sait vraiment
Sur la longévité, les promesses vont plus vite que les preuves : compléments, protocoles, « âge inversé de dix ans ». Ce qui compte vraiment, ce sont les années vécues en bonne santé, et la science en dit déjà beaucoup. Voici ce qui est établi, ce qui reste incertain et ce qui relève encore de la promesse, classé par niveau de preuve.
Par Rubens Valcy
Fondateur de MyTwin
Publié le
Sommaire
Tapez « longévité » dans un moteur de recherche : les premiers résultats parlent de compléments alimentaires, de protocoles quotidiens et de méthodes pour « rajeunir » son âge biologique. Le sujet mérite mieux. Il existe une recherche solide sur ce qui allonge la vie en bonne santé, et une autre, active mais encore loin de l’humain, sur les mécanismes du vieillissement. Les mélanger, c’est prêter aux secondes la crédibilité des premières.
Cet article fait le tri. Il part d’une distinction simple : la durée de vie compte, mais ce qui pèse dans une existence, ce sont les années vécues sans être limité par sa santé. Les anglophones parlent de healthspan par opposition à lifespan ; en français, on parle de longévité en bonne santé.
Vivre plus longtemps ne suffit pas
À l’échelle mondiale, l’Organisation mondiale de la santé estime l’espérance de vie à 71,4 ans en 2021, et l’espérance de vie en bonne santé à 61,9 ans : près de dix années, en moyenne, sont vécues avec une santé dégradée.
En France, la Drees mesure cet écart avec l’espérance de vie sans incapacité, construite à partir d’une question posée à un échantillon de la population : « Êtes-vous limité, depuis au moins six mois, à cause d’un problème de santé, dans les activités que les gens font habituellement ? ». En 2024, une femme peut espérer vivre 85,8 ans à la naissance, dont 64,1 ans sans incapacité ; un homme, 80,2 ans, dont 63,7 ans sans incapacité.
Deux enseignements ressortent. D’abord, l’écart est considérable : plus de vingt ans pour les femmes, plus de seize ans pour les hommes. Ensuite, les femmes vivent plus longtemps que les hommes, mais presque autant d’années qu’eux sans incapacité. Selon la même étude, depuis 2008, la part des années vécues sans incapacité dans l’espérance de vie a plutôt tendance à diminuer légèrement : les années gagnées ne sont pas toutes des années en bonne santé.
Ce qui pèse vraiment : le mode de vie, plus que les gènes
Une étude publiée en 2018 dans Circulation a suivi plus de 120 000 professionnels de santé américains, jusqu’à 34 ans, et retenu cinq facteurs de mode de vie à faible risque :
- n’avoir jamais fumé ;
- un indice de masse corporelle entre 18,5 et 24,9 ;
- au moins 30 minutes par jour d’activité physique modérée à intense ;
- une consommation d’alcool modérée ;
- une alimentation de bonne qualité (les 40 % de meilleurs scores de l’étude).
Projetée sur la population américaine, l’espérance de vie à 50 ans était estimée à 43,1 ans pour les femmes réunissant les cinq facteurs, contre 29,0 ans pour celles n’en réunissant aucun : 14 ans d’écart. Chez les hommes, 37,6 ans contre 25,5 ans, soit 12,2 ans.
Ces chiffres demandent une lecture prudente. C’est une étude d’observation : elle montre une association forte et cohérente, pas le gain garanti qu’obtiendrait une personne en changeant ses habitudes. Elle porte sur l’espérance de vie, pas directement sur les années en bonne santé. Et le critère sur l’alcool est celui de l’étude, pas une recommandation : l’OMS rappelle qu’aucun niveau de consommation d’alcool n’est sans risque pour la santé. Les compléments alimentaires, on le verra, n’offrent pas ce niveau de preuve.
Et la génétique ?
On entend souvent que la longévité « est dans les gènes ». Les estimations classiques de son héritabilité sont déjà modestes, de l’ordre de 15 à 30 %. Une étude parue en 2018 dans Genetics, fondée sur des arbres généalogiques réunissant des centaines de millions de personnes, conclut qu’elles sont surestimées : une grande partie de la ressemblance entre apparentés se retrouve aussi entre parents par alliance, qui ne partagent pas leurs gènes. Les conjoints se choisissent en partie sur des facteurs qui influencent la durée de vie. Une fois cet effet pris en compte, l’héritabilité de la durée de vie serait bien inférieure à 10 % pour les générations nées au XIXᵉ et au début du XXᵉ siècle.
Mesurer pour agir : âge biologique, condition physique, bilan
Agir sur sa longévité en bonne santé suppose de savoir où l’on en est. Trois repères sont souvent mis en avant ; aucun n’est un diagnostic, chacun aide à estimer un risque.
L’âge biologique
L’idée : deux personnes du même âge civil ne vieillissent pas au même rythme. Parmi les mesures étudiées, l’« âge phénotypique » combine l’âge civil et neuf marqueurs biologiques d’analyses sanguines courantes. Dans une large population américaine, il reste associé à la mortalité une fois l’âge civil pris en compte, y compris chez des personnes en apparente bonne santé. Ses auteurs notent eux-mêmes qu’il doit encore être évalué dans d’autres cohortes. Ce que mesure vraiment l’âge biologique, et ce qu’il ne dit pas, mérite donc d’être lu avec le même recul qu’un résultat isolé : pour les marqueurs qui le composent, notre guide pour comprendre ses résultats d’analyse sanguine reste le bon point de départ.
La condition cardiorespiratoire
Dans une déclaration scientifique de 2016, l’American Heart Association rappelle qu’une faible condition cardiorespiratoire est associée à un risque élevé de maladie cardiovasculaire, de mortalité toutes causes et de mortalité par certains cancers, et qu’elle pourrait prédire la mortalité plus fortement que des facteurs de risque établis comme le tabac, l’hypertension ou le diabète de type 2. Elle propose d’en faire un « signe vital » mesuré en consultation. Cette condition s’exprime souvent par la VO2max, la consommation maximale d’oxygène. Si votre montre en affiche une estimation, gardez en tête ce que les objets connectés santé mesurent bien, et moins bien.
Le bilan de prévention
Le repère le plus simple reste le plus sous-estimé : faire le point sur ses facteurs de risque avec un professionnel, aux âges où c’est recommandé. Un bilan de santé préventif bien préparé couvre justement les leviers de la section précédente : tabac, activité physique, alimentation, poids, alcool.
Ce qui reste une promesse : compléments et protocoles anti-âge
Rangés par niveau de preuve, les leviers de longévité ne se ressemblent pas du tout.
Le plus solide
Ne pas fumer, bouger, bien manger, un poids dans les normes, peu d’alcool ; une bonne condition cardiorespiratoire.
Associés à une vie plus longue dans de grandes cohortes humaines, suivies sur des décennies.
Incertain
Multivitamines et la plupart des compléments vitaminiques ou minéraux.
Preuves insuffisantes pour conclure à un bénéfice contre les maladies cardiovasculaires ou les cancers.
Non démontré
Produits qui promettent de « remonter le temps ».
Des promesses formulées sans preuve scientifique.
Déconseillé
Compléments de bêta-carotène ou de vitamine E.
Aucun bénéfice net, et un risque accru de cancer du poumon avec le bêta-carotène chez les fumeurs.
Les compléments alimentaires
En 2022, l’US Preventive Services Task Force, l’instance américaine qui évalue les actions de prévention, a passé en revue les vitamines et minéraux pris pour prévenir les maladies cardiovasculaires et les cancers. Ses conclusions : les preuves sont insuffisantes pour juger de l’intérêt des multivitamines et de la plupart des compléments ; elle recommande de ne pas prendre de bêta-carotène ni de vitamine E dans ce but, la vitamine E n’apportant aucun bénéfice net et le bêta-carotène étant associé à un risque accru de cancer du poumon chez les fumeurs et les personnes exposées à l’amiante au travail.
Quant aux produits vendus pour rajeunir, le National Institute on Aging américain rappelle qu’une large gamme de compléments affirme, sans preuve scientifique, pouvoir « remonter le temps ».
Pourquoi la recherche avance sans encore conclure
La biologie du vieillissement progresse vite. Une synthèse de référence publiée en 2023 dans Cell décrit douze caractéristiques du vieillissement, de l’instabilité du génome à l’inflammation chronique en passant par la sénescence cellulaire. Pour figurer dans cette liste, un mécanisme doit s’aggraver avec l’âge, accélérer le vieillissement quand on l’accentue expérimentalement, et offrir une possibilité de le ralentir par une intervention.
C’est précisément ce qui alimente les promesses : un mécanisme identifié devient vite un produit. Mais agir sur un mécanisme en laboratoire n’est pas démontrer que des personnes vivent plus longtemps en bonne santé. Il en va de même des médicaments pris en dehors de leur indication dans l’espoir de ralentir le vieillissement : tout médicament a des effets indésirables, et la décision revient à un médecin, pas à un protocole trouvé en ligne. Ce tri vaut aussi en consultation de médecine de la longévité : pour chaque examen ou prescription proposé, demandez sur quelles preuves il repose.
Par où commencer
Les leviers les mieux étayés sont aussi les moins spectaculaires. Ils ne demandent ni produit ni protocole :
- bouger régulièrement : l’OMS recommande aux adultes au moins 150 minutes d’activité physique d’intensité modérée par semaine ;
- arrêter de fumer, ou ne pas commencer ;
- soigner son alimentation et limiter l’alcool ;
- faire le point sur ses facteurs de risque avec son médecin, et revoir ce point au fil des années.
La longévité en bonne santé se joue dans la durée : une mesure isolée dit peu, son évolution dit davantage. Suivre ses données dans le temps pour estimer un risque, c’est le principe de la santé prédictive. La même logique vaut en entreprise : bien vieillir au travail se prépare aussi avec l’employeur.
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Questions fréquentes
L’espérance de vie compte toutes les années vécues. L’espérance de vie en bonne santé, ou sans incapacité, ne compte que celles vécues sans être limité par un problème de santé dans les activités du quotidien. En France, en 2024, l’écart entre les deux dépasse vingt ans pour les femmes et seize ans pour les hommes, selon la Drees.
Moins qu’on le pense. Une étude de 2018 portant sur des centaines de millions de personnes estime que l’héritabilité de la durée de vie est bien inférieure à 10 %, une fois corrigé le fait que les conjoints ont des modes de vie proches. Le mode de vie et l’environnement pèsent davantage.
Les preuves manquent. Le National Institute on Aging américain rappelle que de nombreux produits affirment, sans preuve scientifique, pouvoir « remonter le temps ». Pour la prévention des maladies cardiovasculaires et des cancers, l’instance américaine de prévention (USPSTF) juge les preuves insuffisantes pour les multivitamines et déconseille le bêta-carotène et la vitamine E. Parlez de tout complément à votre médecin ou à votre pharmacien.
Ce n’est pas nécessaire pour agir : les leviers les mieux étayés sont les mêmes quel que soit le résultat. Un âge biologique est une estimation statistique, encore en cours d’évaluation, pas un diagnostic. S’il est mesuré, il se discute avec un professionnel de santé.
Sources
- Organisation mondiale de la santé, 24 mai 2024, « COVID-19 eliminated a decade of progress in global level of life expectancy ».
- Drees, Études et Résultats n° 1363, janvier 2026, « L’espérance de vie sans incapacité à 65 ans est de 11,8 ans pour les femmes et de 10,5 ans pour les hommes en 2024 ».
- Li Y et coll., 2018, « Impact of Healthy Lifestyle Factors on Life Expectancies in the US Population », Circulation, 138(4):345-355.
- Ruby JG et coll., 2018, « Estimates of the Heritability of Human Longevity Are Substantially Inflated due to Assortative Mating », Genetics, 210(3):1109-1124.
- Liu Z et coll., 2018, « A new aging measure captures morbidity and mortality risk across diverse subpopulations from NHANES IV: A cohort study », PLOS Medicine, 15(12):e1002718.
- Ross R et coll., 2016, « Importance of Assessing Cardiorespiratory Fitness in Clinical Practice: A Case for Fitness as a Clinical Vital Sign », Circulation, 134(24):e653-e699.
- US Preventive Services Task Force, 21 juin 2022, « Vitamin, Mineral, and Multivitamin Supplementation to Prevent Cardiovascular Disease and Cancer: Preventive Medication ».
- National Institute on Aging, 26 mars 2021, « The epigenetics of aging: What the body’s hands of time tell us ».
- López-Otín C et coll., 2023, « Hallmarks of aging: An expanding universe », Cell, 186(2):243-278.
- Organisation mondiale de la santé, 26 juin 2024, « Physical activity », aide-mémoire.
- Organisation mondiale de la santé, Europe, 4 janvier 2023, « No level of alcohol consumption is safe for our health ».
Cet article est fourni à titre d'information. Il ne remplace pas l'avis, le diagnostic ou le traitement d'un professionnel de santé.
